L’Art Subtil du Rallye de Régularité

Introduction :

C’est le printemps : les oiseaux quittent leurs nids et les TR sortent de leur léthargie.

Comme nombre d’amateurs qui s’aventurent au volant d’anciennes gloires de la compétition, j’ai fini par succomber au chant des sirènes du rallye de régularité. Il faut dire que nos bolides s’y prêtent à merveille.

Admirateur compulsif du Tour Auto, j’ai souvent contemplé le tableau de bord de ces machines, constellé d’étranges engins Tripmaster, chronomètres et autres instruments leur donnant des allures de machines à voyager dans le temps en me posant cette question existentielle : « Mais diable, comment tout ce bazar fonctionne-t-il ? »

Évacuons d’emblée une évidence : ma TR3 n’étant pas exactement taillée pour le Championnat du monde des rallyes (WRC), la vitesse pure sera sagement laissée aux jeunes loups. Nous nous concentrerons donc sur l’art délicat de la régularité.

Moi qui suis d’ordinaire incapable de respecter un horaire, voilà qui promet une aventure des plus pittoresques.

Un Peu d’Histoire (ou comment l’homme s’est mis à courir après le temps)

Pour comprendre cette discipline, il convient de remonter à l’aube de l’automobile. À l’origine, le but d’un rallye était simplement de faire converger (de rallier, donc) d’intrépides concurrents vers un lieu désigné par des organisateurs sadiques. Quelles que soient les conditions météorologiques, il s’agissait, à la fin du XIXe siècle, de prouver que l’on pouvait survivre à un trajet sur des chemins carrossables « ou pas » à bord d’engins pétaradants.

Très vite, l’ère des courses de ville à ville ayant pris fin pour des raisons évidentes de survie des piétons, la notion de « régularité » fit son apparition. Elle fut néanmoins rapidement éclipsée par cette obsession très continentale pour la vitesse pure, sur des tronçons fermés que l’on baptisa les « spéciales ».

Pourtant, la régularité n’a jamais totalement rendu l’âme. L’illustre East African Safari, des années 50 à 70, s’est par exemple toujours disputé sur ce format. Aujourd’hui, face aux contraintes bureaucratiques croissantes pesant sur l’organisation d’épreuves sur route ouverte, et portés par l’engouement pour les véhicules de collection, ces rallyes connaissent une véritable renaissance. De la modeste sortie dominicale organisée par le club local, aux épreuves de légende telles que le « Tour Auto » ou le « Monte-Carlo Historique », il y en a pour tous les goûts, avec des catégories frisant parfois le grand sport (VHC, VHRS).

Note sémantique : Les puristes anglo-saxons évoquent parfois le sigle T.S.D. (Time, Speed, Distance). Une appellation d’une limpidité redoutable, curieusement boudée de notre côté de la Manche.

Le Règlement : Joies Bureaucratiques et Code de la Route

Si les règlements des différents rallyes se ressemblent, le diable, comme toujours, se cache dans les détails. Il est donc absolument vital pour l’équipage de lire chaque règlement avec l’attention d’un moine copiste, les règles pouvant évoluer subtilement d’une année sur l’autre, y compris pour une même épreuve.

Gardez également à l’esprit ce détail fondamental : ces rallyes se déroulent sur routes ouvertes. L’équipage est donc tenu de respecter scrupuleusement le code de la route, sous peine de devoir s’expliquer avec la maréchaussée locale, qui se montre rarement sensible au charme de votre chronomètre vintage.

Vous risquez également d’être immortalisé par une multitude d’appareils dissimulés au bord de la route; le prix du cliché est évidemment proportionnel à votre enthousiasme sur l’accélérateur.

Pour résumer la situation avec une trompeuse simplicité : participer à un rallye de régularité, c’est parcourir un itinéraire imposé en respectant une moyenne horaire définie à l’avance.

L’Anatomie de l’Épreuve : Du Road Book à la Voiture Fantôme

1. Le Road Book : Ce Livre Sacré

Pour s’assurer que vous parcouriez bien l’itinéraire imposé, l’organisateur vous remet un Road Book (le carnet d’itinéraire). Soucieux de ménager le suspense et d’éviter les reconnaissances clandestines, ce document est généralement remis lors du briefing matinal, voire sur la ligne de départ. Certains (comme le Monte-Carlo) font preuve de mansuétude en l’envoyant quelques semaines à l’avance, quand d’autres (le Tour Auto) n’en dévoilent que des bribes.

Ce carnet détaille l’intégralité du parcours avec une précision chirurgicale, chaque carrefour, chaque numéro de route, chaque pont, passage à niveau ou pompe à essence y figure. La moindre erreur d’interprétation de ce précieux manuel vous vaudra de charmantes pénalités.

2. Le Parcours : Une Pièce en Deux Actes

Le tracé se divise en deux types d’épreuves bien distinctes :

Les Parcours de Liaison : Ce sont les moments (presque) paisibles où vous devez simplement relier un point A à un point B. Chaque équipage s’élance à une « heure idéale », souvent de minute en minute. Si, par mégarde, vous avez musardé en chemin, vous pouvez accélérer l’allure pour retrouver votre place dans la meute, bien que rien ne vous y oblige tant que vous pointez à l’heure à l’arrivée de la liaison.

Les Zones de Régularité (ZR) : C’est ici que le flegme britannique est mis à rude épreuve. Ces zones, qu’elles soient sur routes ouvertes ou fermées, imposent des moyennes horaires à respecter à la seconde près, secteur par secteur.

Le principe de la ZR repose sur une notion presque métaphysique : celle de la « Voiture Fantôme ». Imaginez qu’une voiture invisible, roulant exactement à la moyenne imposée, soit partie en même temps que vous. Votre but ultime, tout au long de la zone de régularité, est de maintenir votre pare-chocs avant parfaitement aligné sur celui de ce spectre chronométrique. Arriver en avance est tout aussi sévèrement puni qu’arriver en retard. L’excellence ne tolère ici que la perfection ponctuelle. Voilà qui promet de belles sueurs froides dans l’habitacle de la TR3 !

 

La Mathématique de la Sanction

Puisque nous parlons de régularité, abordons le sujet qui fâche, la pénalité. La règle d’or est simple, mais elle révèle une philosophie typiquement britannique : être en retard est un léger manque de savoir-vivre, mais être en avance est d’une impolitesse intolérable.

  • Pour 1 seconde de retard : 1 point de pénalité.
  • Pour 1 seconde d’avance : 2 points de pénalité.

(Mais pas d’inquiétude, ce ne sont pas des points que l’on retire sur le permis !)

Les organisateurs, dans leur grande mansuétude, ne fixent pas ces moyennes au doigt mouillé. Elles sont calculées avec une précision diabolique selon la topographie. Vous traversez un charmant hameau ? La moyenne chutera drastiquement, souvent bien en deçà des limites du sacro-saint Code de la Route. D’ailleurs, par pure charité chrétienne, les commissaires fermeront les yeux (et les chronomètres) dans les premiers hectomètres d’une Zone de Régularité (ZR) ou à la sortie immédiate d’une agglomération.

Dans certaines épreuves, vous aurez le choix des armes : Moyenne Haute, Intermédiaire ou Basse, pour que la vaillante petite cylindrée d’avant-guerre ne s’essouffle pas en tentant de suivre le rythme d’un monstre des années 70. Certains rallyes simplifient la manœuvre avec un système d’« auto-start ». Chaque équipage s’élance dignement dans la ZR avec 1 minute d’intervalle. Vous avez flâné au pointage précédent ? Vous pourrez toujours vous faufiler entre deux concurrents, 30 secondes après la voiture qui vous précède.

L’Œil de Moscou (ou l’art du contrôle moderne)

Oubliez le folklore d’antan. L’époque romantique où un commissaire moustachu se dissimulait derrière un rhododendron, armé d’un chronomètre à aiguilles et d’un calepin, est définitivement révolue. Aujourd’hui, Big Brother a pris place dans l’habitacle.

Chaque équipage se voit affublé d’un mouchard électronique : une balise affectueusement fixée sur le pare-brise ou la vitre latérale (laquelle devra impérativement rester fermée, sous peine de voir votre système de pointage s’envoler au premier virage).

La Géolocalisation : Souvent utilisée, elle suit vos moindres hésitations par satellite, permettant une infinité de points de contrôle dans une seule ZR.

Les « Tip » (Time Information Point) : D’autres rallyes privilégient ces balises fixes sournoisement dissimulées sur le parcours. Elles enregistrent votre passage avec la froide exactitude d’un horloger suisse. Pensez d’ailleurs à les restituer à l’arrivée pour récupérer votre caution !

Navigation : La Tyrannie du Décamètre

En rallye de régularité, la distance s’apprécie au décamètre près. Cela implique une discipline de fer au volant, on reste sagement à droite de la chaussée, au centre sur les voies uniques et surtout, on ne coupe jamais les virages. Le faire, c’est s’exposer à voir le kilométrage de son compteur diverger inexorablement de celui du road book.

Si vous installez un engin de mesure additionnel « le bien nommé tripmaster », sa sonde devra impérativement être fixée sur une roue non motrice (pour éviter que vos spectaculaires patinages ne faussent le calcul) et de préférence du côté gauche, là où la roue suit au plus près le centre imaginaire de la route. Nous y consacrerons un article à part entière ; laissez-moi simplement le temps de vulgariser l’affaire. Car il existe de nombreux systèmes y compris l’utilisation à l’ancienne des chronos à aiguilles (mes préférés).

Le Dogme Absolu : Seul le « kilomètre de l’organisateur » fait loi. Si ce dernier a décidé, dans son infinie sagesse, que son kilomètre mesurait en réalité 995 ou 1006 mètres, le débat est clos. L’univers entier vient de rétrécir ou de s’étirer. Avant le départ, une « zone d’étalonnage » vous sera gracieusement offerte pour calibrer vos instruments sur cette nouvelle réalité physique. Ensuite, c’est au copilote (ce saint homme) de guetter chaque carrefour pour recaler frénétiquement ses compteurs.

Note : « Choisissez un copilote qui distingue sa droite de sa gauche, sauf si vous tenez absolument à faire une crise de nerfs sur le parcours »

Le road-book : La Pierre de Rosette du Copilote

Chaque organisateur a sa fantaisie typographique, mais le standard de l’industrie reste le sacro-saint « fléché-métré ». Cette merveille de concision se présente sous la forme d’un tableau, à lire religieusement de haut en bas. Un conseil vital pour la santé mentale du copilote : rayez chaque ligne franchie, faute de quoi la confusion vous guettera au prochain carrefour et si, de surcroît, il s’agit de votre épouse, le divorce n’est jamais très loin.

Voici l’anatomie de la chose, colonne par colonne :

Colonne 1 (La Référence) : Le numéro de la case. Crucial pour s’y retrouver, ou pour annoncer aux organisateurs, l’air contrit, que vous êtes en panne à la case 42 (bien que ça n’arrive jamais avec une Anglaise !).

Colonne 2 (Le Cumul) : Le kilométrage total depuis le départ de la section. Pensez à remettre les pendules à zéro au départ de chaque Zone de Régularité (ZR) !

Colonne 3 (Le Partiel) : La distance exacte depuis l’anecdote routière précédente.

Colonne 4 (Le Dessin) : La fameuse « tulipe ». Un schéma rudimentaire du carrefour. Suivez toujours la direction de la flèche, sous peine de découvrir des contrées non prévues au programme.

Colonne 5 (Les Notes) : Toutes les petites remarques pittoresques de l’organisateur (pont, église, arbre remarquable).

Colonne 6 (Le Total) : Le kilométrage depuis le tout début de l’étape.

En cas de doute, ou de case dramatiquement vide, appliquez la règle de survie ultime : RRP (Rester sur la Route Principale).

Épilogue et Bonnes Manières

Vous voilà théoriquement paré pour affronter votre première épreuve. Assurez-vous simplement que la direction de course tolère vos équipements (attention aux smartphones qui, dans un caprice technologique, peuvent parfois perturber l’électronique de bord).

Maintenant, à vous de jouer. Prenez-y du plaisir, c’est l’objectif premier, vous ne luttez finalement que contre vous-même ; c’est là tout le charme de la discipline. Mais gardez constamment à l’esprit la noblesse de l’entreprise : nous roulons sur route ouverte. Le respect scrupuleux du Code de la Route, une courtoisie à toute épreuve envers la maréchaussée, les cyclistes, les tracteurs et les autochtones sont les seules garanties pour que ce délicieux passe-temps puisse perdurer.

Godspeed, et à bientôt !

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