En 1957, alors que l’Amérique découvrait une passion presque irrationnelle pour les voitures de sport européennes, la filiale américaine de Standard-Triumph Motor Company eut une idée aussi brillante qu’insensée. Plutôt que de simplement vendre des roadsters britanniques à une clientèle américaine avide d’exotisme mécanique, pourquoi ne pas transformer l’achat d’une voiture en une aventure continentale, un grand tour moderne mêlant vitesse, luxe et ivresse de liberté ?

Le programme, orchestré par la TSOA Triumph Sports Owners Association et commercialisé par les concessionnaires américains de la marque, prit le nom de Triumph Rallies of Europe. Le principe était simple : un client achetait une Triumph TR3 aux États-Unis, embarquait pour l’Angleterre, récupérait sa voiture flambant neuve à sa descente d’avion, puis traversait l’Europe pendant un mois entier avant que l’automobile ne soit expédiée outre-Atlantique.

David Bethel, président de Standard-Triumph Motor Company aux États-Unis, résuma l’idée avec un pragmatisme typiquement américain :
« Pourquoi ne pas vendre un nouveau roadster TR3 accompagné de vacances à un avion rempli d’Américains ? »

Cinq éditions des Victory Rallies of Europe furent organisées. La première, en 1957, se déroula en TR3, les trois suivantes en TR3A, puis l’ultime édition, en 1962, adopta la nouvelle TR4. Mais c’est celle de 1958 qui demeure sans doute la plus romanesque : un périple traversant l’Espagne franquiste, la France des nationales brûlantes, l’Italie des nuits sans sommeil et les Alpes encore sauvages.

Car ce voyage n’était pas un simple rallye touristique. C’était une collision improbable entre le luxe américain des années cinquante, l’élégance britannique et une Europe qui se relevait encore lentement de la guerre.

Tout commence le 2 mai 1958, à Los Angeles.

Les participants embarquent à bord d’un Bristol Britannia de la BOAC, présenté à l’époque comme « l’avion le plus rapide du monde ». À bord : caviar Beluga, grands crus bordelais, stewardesses impeccablement coiffées et cette atmosphère irréelle où voyager ressemblait encore à un privilège réservé aux aristocrates et aux magnats de l’industrie. Dix heures jusqu’à New York, puis douze autres vers Londres ; suffisamment de temps pour que plusieurs passagers commencent déjà à se prendre pour des gentlemen britanniques entre deux verres de Bordeaux.

À Heathrow, le spectacle tient presque du théâtre impérial. Les Triumph TR3 neuves attendent directement sur le tarmac, alignées comme des jouets grandeur nature sous le ciel gris anglais. Au bas de la passerelle, Lord Tedder accueille les voyageurs tandis qu’un orchestre de cornemuses résonne dans l’air humide. Les Californiens, épuisés par le décalage horaire et légèrement ivres, découvrent soudain leurs roadsters anglais comme des héros propulsés dans une version mécanique d’un roman d’espionnage.

Naturellement, remettre immédiatement les clés d’une voiture de sport britannique à des Américains fatigués, nourris au champagne et contraints de conduire à gauche n’était peut-être pas l’idée la plus prudente du siècle.

Le premier soir, un couple encastre sa TR3 dans un autobus.Les organisateurs en tireront plus tard une conclusion admirablement lucide : il aurait sans doute fallu laisser dormir les participants avant de les lancer à pleine vitesse sur les routes anglaises.

Mais le rallye continue, dans cette ambiance étrange de colonie de vacances pour riches passionnés d’automobile.

À Brighton, une vieille aristocrate arrêtée au volant de sa Rolls-Royce observe les Triumph stationnées devant un pub et demande avec inquiétude :
« Êtes-vous perdus ? »

 « Oh non, madame. Nous prenons simplement un thé anglais. »
Elle les dévisage alors avec une gravité toute britannique :
« Que Dieu vous vienne en aide. »

Puis vient la France.

Rouen, Le Mans, Tours, Biarritz, les TR3 hurlent sur les routes nationales pendant que leurs conducteurs découvrent les subtilités de la boîte manuelle européenne. Beaucoup n’avaient jamais conduit de voiture à vitesses auparavant, le printemps 1958 vit donc résonner dans les campagnes françaises autant de craquements de transmissions que de chants d’oiseaux.

Au Mans, certains se rêvent déjà en Fangio.

Mauvaise idée.

L’année précédente, un participant avait tenté un exploit dans le virage de Mulsanne avant de terminer la voiture sur le toit. La TR3 fut renvoyée à Coventry, réparée, puis restituée quelques jours plus tard à son propriétaire. À cette époque, même les accidents bénéficiaient encore d’un service après-vente raffiné.

Et puis arrive enfin l’Espagne.

Là, le voyage bascule dans quelque chose d’indéfinissable, entre film d’aventure, chronique mondaine et gigantesque fête improvisée.

L’Espagne de 1958 n’est pas encore une destination touristique. Le pays est pauvre, poussiéreux, traversé par des routes étroites, il ne possède alors que quelques kilomètres d’autoroute (6 au total). Les Californiens débarquent dans leurs roadsters anglais chromés comme des créatures venues d’une autre planète. Dans les villages castillans, les habitants regardent défiler les Triumph avec la même fascination que si Elvis Presley lui-même venait d’apparaître au milieu des oliviers « love me tender, love me trew ».

Les Américains découvrent Madrid, les tapas, le flamenco, les nuits interminables et les hôtels Ritz illuminés jusqu’à l’aube. Ils photographient les ânes espagnols avec un enthousiasme presque absurde, comme d’autres immortaliseraient des stars de cinéma. Les paysans deviennent malgré eux des curiosités touristiques vivantes.

Certaines soirées dégénèrent avec un enthousiasme remarquable.

Après une nuit particulièrement festive, un jeune conducteur tente de rattraper le groupe à une vitesse déraisonnable et termine sa course dans un poteau téléphonique. Dave Allen, directeur du rallye, arrive sur les lieux pour gérer l’accident et finit arrêté par la Guardia Civil. Enfermé plusieurs heures dans une cellule espagnole, il ne sera libéré qu’après l’intervention du marquis de Salamanque.

On imagine aisément la scène :
« Je viens récupérer l’Américain. »
« Lequel ? »
« Celui qui organise les quarante voitures anglaises qui terrorisent nos routes depuis une semaine. »

Malgré tout, l’aventure continue.

Barcelone. La Costa Brava. Monaco. Rome. Venise. Les Alpes. Paris.

Partout, les Triumph attirent les foules. À Monte-Carlo, les participants assistent aux essais du Grand Prix depuis les fenêtres de leurs hôtels. À Rome, ils stationnent leurs voitures directement sur la place Saint-Pierre, aujourd’hui, un tel geste provoquerait probablement un incident diplomatique européen.

En Suisse, les voyageurs dépensent tant d’argent en montres que les chroniqueurs de l’époque concluent avec un sérieux admirable que « ce groupe d’Américains contribua fortement à l’économie helvétique ». Une manière élégante de dire qu’ils dévalisèrent les boutiques avec l’efficacité d’un commando en vacances.

Puis vient Paris, apothéose finale du voyage.

Escortes de gendarmes, Folies Bergère, Champs-Élysées, Tour Eiffel illuminée, banquets interminables et Triumph garées devant les monuments comme des accessoires de cinéma. Les participants accumulent les souvenirs, les photographies et probablement quelques gueules de bois mémorables.

Enfin, retour à Coventry.

Visite de l’usine Triumph. Derniers cocktails. Derniers discours. Dernières photos devant les chaînes de montage avant que les voitures soient expédiées vers les États-Unis, il fallait bien les remettre en état..

Après plus de 4 200 miles parcourus à travers l’Europe, un participant monte dans l’avion du retour et demande simplement :
« Alors… où va-t-on l’année prochaine ? »

Et peut-être que tout est là.

Dans cette phrase se résume parfaitement l’esprit des « Triumph Rallies of Europe », un mélange improbable d’inconscience élégante, de mécanique britannique, de tourisme aristocratique et d’énergie américaine lancée à pleine vitesse sur les routes européennes des années cinquante.

Une époque où l’on traversait un continent en roadster sans GPS, sans téléphone portable, avec une carte froissée dans la boîte à gants, quelques bouteilles de Bordeaux dans les hôtels et l’impression grisante que le monde entier appartenait encore à ceux qui osaient partir.

Et je dois l’avouer, cette folie me fascine profondément.

Depuis quelque temps, je regarde très sérieusement la possibilité de refaire le parcours de 1959. Bien sûr, l’Europe d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle de l’époque, les routes sont devenues plus sûres, les frontières presque invisibles, et les excès probablement moins glorieux. Pourtant, l’idée de traverser le continent pendant un mois au volant d’une TR3, en évitant les autoroutes pour privilégier les petites routes de campagne, continue de me sembler comme une forme de thérapie du retraité qui s’ennui.

Je suis même convaincu qu’un tel voyage devrait être remboursé par la sécurité sociale.

Et, quelque chose me dit que 2027 sera une très belle année.

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